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Archives:septembre 2007

Lettre de la présidente : mars 2008
Voyage au Niger du 24 janvier au 19 mars 2008
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J’appréhendais un peu ce voyage à cause des troubles occasionnés par la rébellion touarègue, qui a éclaté au Nord du pays il y a maintenant un an. Des bombes avaient explosé dans plusieurs villes, dont Tahoua et Niamey, faisant plusieurs morts et blessés, et on pouvait craindre non seulement une animosité croissante entre les différentes ethnies, chacune suspectant l’autre d’être à l’origine des violences, mais également l’émergence de sentiments anti-français, la France (AREVA) étant le principal exploitant de l’uranium nigérien, l’une des sources du conflit. Mais la grande majorité des Nigériens souhaite que ses différentes composantes vivent ensemble en paix, et je n’ai remarqué à Niamey, Tahoua et Bagga aucun changement d’attitude, ni au sein des différents groupes ethniques qui s’y côtoient, ni envers moi. C’est donc d’un séjour aussi calme que les précédents dont j’ai pu profiter. Cependant les rumeurs venant du Nord, le prolongement de l’état d’urgence et les nombreux convois de militaires en route pour la région d’Agadez, à 450 kms de Tahoua, alimentaient quotidiennement les conversations autour des trois verres de thé traditionnels.

Nouvelles du Niger

A coté de la rébellion, c’est la flambée des prix de tous les produits de première nécessité qui préoccupe les Nigériens. De plus, la saison sèche et chaude vient de commencer, le retour des pluies, donc de la mise en culture des champs de céréales, est encore loin (début juin….si tout va bien), et beaucoup de familles voient arriver avec angoisse la période de la «soudure», quand les derniers sacs de mil de la précédente récolte seront mis en vente au prix fort, pénalisant les foyers modestes qui n’ont pas les moyens de se constituer des réserves.

La téléphonie mobile a encore fait une progression spectaculaire. Les réseaux actuellement disponibles (Celtel, Sahelcom, Telecel et Dogonay) étant souvent saturés, beaucoup de Nigériens ont deux téléphones portables connectés à des réseaux différents pour être sûrs de pouvoir communiquer en cas d urgence. Bientôt «Orange» sera également sur les rangs. Ces téléphones fonctionnent avec des cartes, dont la moins chère coûte 20 cts d’Euro, et qui sont vendues «à la criée» le long des rues. Il n’existe pas d’abonnement, un grand nombre de Nigériens ne disposant pas d’un compte en banque pour les prélèvements, ni même, comme les nomades, d’une adresse fixe. Cet engouement pour le téléphone portable dans l’un des pays les plus pauvres du Tiers Monde, où tant de gens ont du mal à subvenir à leurs besoins les plus élémentaires, peut paraître choquant à nos yeux d’occidentaux. Il faut néanmoins savoir qu’une grande majorité de Nigériens était privée jusqu’à cette «révolution» de tout moyen de communication rapide, dans un pays grand comme presque trois fois la France. De plus, nombreux sont ceux qui ont des membres de leur famille à l’étranger, où ils gagnent mieux leur vie. Ce sont souvent ces expatriés qui achètent un téléphone portable à leurs parents et amis restés au pays, pour pouvoir communiquer avec eux plus facilement. Avant, pour donner ou recevoir des appels, les gens de brousse devaient se rendre dans un centre urbain parfois très éloigné, et payer les communications au prix fort dans des «télé centres» privés, à moins de connaître un citadin disposant d un téléphone fixe, mais ceux-ci étaient rares…et se retrouvaient submergés d’appels qui ne leur étaient pas destinés. Souvent des parents de brousse attendaient à coté de ce téléphone des appels programmés ou donnaient un rapide coup de fil à l’étranger pour qu’on les rappelle. Les communications étant taxées à la minute, le propriétaire du téléphone avait souvent plus de frais à cause de ses visiteurs que pour lui-même. A présent les gens se font offrir un téléphone portable, y mettent la carte la moins chère, et peuvent ainsi être appelés sans plus avoir à se déplacer ou déranger autrui, ce qui finalement arrange tout le monde.

Nouvelles de TAHOUA

Le passage de Tahoua constitue l’entrée dans la zone Nord du pays. En temps normal, de nombreux véhicules de touristes empruntent cette route menant à Agadez, mais à présent que les agences de tourisme ont cessé leurs activités dans l’Aïr à cause des troubles, ils sont devenus rares. Par contre les transports en commun nigériens continuent de faire plusieurs fois par jour le trajet Niamey - Tahoua - Agadez, et les camions circulent eux aussi normalement.

J’ai trouvé nos filleuls en plein travail; après la classe la plupart d’entre eux suivent toujours des cours particuliers de soutien, ce qui leur laisse peu de temps pour les loisirs; malheureusement c’est la seule façon pour les écoliers de brousse de pouvoir s en sortir, à moins d’être très doués, ce qui, chez nous, n’est le cas que pour Assa. Le week-end la plupart d’entre eux réussit néanmoins à rejoindre pour quelques heures leur famille dans les campements.

Assa est le seul de nos lycéens qui a réussi le BEPC au deuxième essai, et il est à présent en seconde au «cours secondaire Scheik Hamdan». Cette école ne permettant pas deux redoublements successifs en classe de troisième, nos trois autres lycéens, Mohamed, Ekam et Djamila, ont dû changer d’établissement pour pouvoir se représenter une troisième fois au BEPC. Ils refont donc encore une fois la classe de troisième et ne sont pas montés en seconde comme j’avais cru le comprendre à la rentrée en octobre.

J’ai pu apporter à Assa l’ordinateur portable que je lui avais promis en cas de réussite au BEPC… mais il n’est pas le seul à vouloir l’utiliser, car l’enthousiasme est grand chez tous les écoliers, même les plus jeunes, qui veulent tous s’initier à son utilisation. D’ailleurs la plupart des écoles en ville sont à présent équipées de matériel informatique et il sera bientôt aussi important que chez nous de savoir s’en servir pour trouver un emploi. Assa souhaite en faire son métier, ce qui nous paraît mieux adapté à ses facultés intellectuelles brillantes que sa première «vocation» de mécanicien auto.

Mohamed, Ekam et Djamila ont des résultats moyens malgré leurs efforts. Ekam veut toujours devenir fonctionnaire des douanes, une idée qu’il poursuit depuis l’école primaire. Si elle réussit son BEPC, Djamila pourra s’inscrire dans la toute nouvelle école professionnelle pour les métiers de la santé qui ouvrira ses portes à Tahoua à la rentrée prochaine, et se préparer au métier d’infirmière….Quant à Mohamed, il est encore indécis.

Moussa et Bila, en classe de quatrième, ne sont pas encore stressés par la préparation du BEPC…mais l’année prochaine ce sera leur tour. Grâce aux cours particuliers dont ils ont longtemps eux aussi bénéficié, ils arrivent à se maintenir dans la moyenne de leur classe. Moussa a peu de penchants pour la lecture et l’écriture, il s’intéresse surtout aux maths et souhaite toujours devenir commerçant… ou mécanicien, car il est très habile pour réparer toutes les machines qui tombent en panne à la maison. Bila est passionné par l histoire, la géographie et les sciences naturelles; il attend toujours avec impatience les livres que je ramène de France car souvent il y a une encyclopédie pour lui dans le lot des cadeaux. Il s’y plonge aussitôt avec passion et profite de ma présence pour poser des tas de questions.

Youssouf et Adamou ont réussi leur examen d’entrée en sixième, ce dont ils sont très fiers. Cette réussite semble les avoir «dynamisés» car tous les deux savent lire couramment à présent, ce qui n'était pas encore le cas l année dernière, et j’ai également constaté des nets progrès en écriture (grammaire et orthographe) Je sais que ce n est pas facile pour eux de tout devoir apprendre dans une langue qui n est pas celle qu’ils parlent dans leur famille; en feuilletant leurs cahiers de classe, je suis souvent atterrée par le niveau des définitions qu’ils apprennent par cœur sans en comprendre le sens. Ainsi, j’avoue que j’aurais été tout aussi incapable qu’eux d’expliquer ce que sont la longitude et la latitude en me servant de la définition que j’ai trouvée dans le cahier de géographie de nos deux nouveaux collégiens … et pourtant le français est ma langue maternelle et mon niveau scolaire dépasse largement la sixième.

Même notre petite «dernière», Albacharette, la seule qui va encore à l’école primaire, arrive enfin à déchiffrer correctement un texte simple, mais pour des mots plus compliqués elle a toujours tendance à deviner plus qu’à chercher à décrypter les mots. Elle aime pourtant la lecture et s’intéresse à ce qu’elle lit. Elle aussi a plus de facilité avec les chiffres qu’avec les lettres.

Bassirou, un jeune Haoussa de Bagga, fait toujours partie de la troupe des écoliers, bien qu’il ne soit pas parrainé, et Mustapha continue lui aussi ses études au Nigeria.

J’avais prévu d’aller filmer et photographier nos élèves dans leurs classes respectives, comme je l’avais fait sans problèmes il y a deux ans au «Cours secondaire Scheik Hamdan» mais avec le climat actuel de tension j’ai trouvé préférable d’éviter d’être vue en ville avec une caméra et d’attirer l’attention sur nos filleuls d’une manière qui, selon l’évolution de la situation, risque de leur poser préjudice, à eux et à leurs familles.

Nouvelle de BAGGA

Un grand projet de forage est prévu au village voisin. Il doit alimenter en eau potable toute la zone de Bagga. Des appels à fonds ont été lancés à tous les habitants pour aider au financement des travaux, même, en vertu de la solidarité, à ceux qui n’y habitent plus mais continuent d’y avoir des attaches familiales. Nous nous approvisionnons à notre propre forage, à coté de notre maison. Ce nouveau projet en verra peut être diminuer le nombre d’utilisateurs étrangers, notre eau étant à la disposition de tout le monde.

La pompe Vergnet, installée par les «électriciens sans frontières», fonctionne toujours bien. Depuis que les habitants de notre concession utilisent cette eau pour leur alimentation, les cas de diarrhée ont été considérablement réduits parmi eux. Je n’ai malheureusement aucun renseignement en ce qui concerne les nombreux autres consommateurs de cette eau.

Depuis l’aménagement d’un petit barrage il y a trois ans, le lit de l’oued était transformé en mare permanente toute l’année, privant la plupart des agriculteurs haoussas de leurs jardins, alors qu’avant ces travaux il était de nouveau à sec et mis en culture peu de temps après la saison des pluies. D’autres jardins ont été aménagés sur les berges de cette mare, mais les agriculteurs qui n’avaient pas les moyens d’acheter ces nouveaux terrains ont dû trouver une autre solution pour gagner leur vie: vendre du bois de chauffage ou partir chercher du travail en Côte d'Ivoire. A présent la mare est asséchée et le lit de l’oued à nouveau cultivé. Avec les nouveaux jardins, la zone agricole s’est donc encore entendue.

Nos jardins

Ils ont été laissés en friches cette saison à cause des travaux d’aménagement pour notre nouveau système d’irrigation. Les travaux préparatoires ont été faits, les deux châteaux d’eau sont achetés, et tout le matériel solaire est à présent arrivé à bon port; nous n’attendons plus que la venue de nos deux «électriciens sans frontières» pour l’installation définitive et la mise en route. Si tout va bien, ce sera chose faite mi-mai.

Les familles: j’en ai trouvées trois installées à coté de notre maison, trois couples avec un total de 21 enfants:

Sikinette, son mari Achmadou et leurs 6 enfants (dont 5 sont parrainés) ainsi que Fatimatou, son mari Sédimou et leurs 4 filles (dont 3 sont parrainées), étaient déjà sur place l’année dernière et semblent vouloir définitivement se sédentariser là. Je les ai trouvés tous en bien meilleure santé, surtout les deux mères de famille. Nous devions leur construire deux cases pour remplacer leurs paillotes (qui ne résistent pas à la saison des pluies); mais finalement une vraie petite maison en banco, plus grande et plus solide qu’une case, a été construite pour la famille de Sikinette et d’Achmadou; bientôt la famille de Fatimatou et Sédimou aura elle aussi la même petite maison, et nous espérons pouvoir en construire encore d’autres plus tard (coût d’une maison : 1100 €).

Ces maisons ne seront toutefois habitées que pendant la saison froide (mi-novembre à fin février) quand la température nocturne descend jusqu'à 15 °C, et pendant la saison des pluies (notre été). Pendant la saison chaude et sèche les gens préfèrent vivre dans des paillotes qu’ils édifient à coté de la maison. Ces paillotes, bien ventilées, sont plus agréables que l’intérieur d’une maison où la température est étouffante. La maison ne sert alors qu’au rangement des effets personnels de la famille.

La troisième et nouvelle famille est celle de notre ancien jardinier Mahamadou et de sa femme Mouhanie, que j’avais retrouvée ensuite sur un chantier à Niamey, avant qu'elle ne parte pour le Nord où Mahamadou avait trouvé du travail comme cantonnier. La famille a fui l’insécurité qui règne à présent dans cette zone et regagné Bagga où elle envisage de se sédentariser, tout au moins en ce qui concerne la maman et les 11 enfants (avec 2 filleuls), la dernière fille, Azahara, étant née juste avant mon arrivée. Le père de famille projette de repartir seul s’il trouve du travail ailleurs.

Beaucoup d’autres familles se sont installées provisoirement dans la vallée, dans plusieurs campements à quelques kilomètres de notre maison; elles repartiront dès le début de la saison des pluies pour libérer les champs de mil que les agriculteurs Haoussas mettront alors en culture.

Nous avons recensé dans les deux campements les plus proches de notre maison : 53 couples +1 veuf et 3 veuves, avec un total de 255 enfants, le nombre des enfants par famille variant de 1 à 11, avec une moyenne de 4 à 5 enfants par famille.

Avec les 3 familles sédentarisées à Bagga, ce sont donc actuellement 392 personnes qui dépendent directement de notre projet d’aide. Depuis décembre dernier, grâce au pécule des filleuls de brousse et à un donateur qui souhaite participer à titre personnel à la reconstitution du cheptel, nous avons pu leur distribuer 23 chamelles, une vache avec son veau, et une centaine de chèvres et moutons.

En raison du nombre de familles, et bien qu’une petite minorité d’entre elles puisse à présent être considérée comme presque autonome, nous sommes encore très loin de notre but qui est de permettre à chaque famille de vivre décemment des revenus générés par ses troupeaux, et surtout de donner à tous les jeunes qui souhaitent devenir éleveurs (pratiquement tous!) suffisamment d’animaux pour leur constituer un capital pour l’avenir.

D’autres familles tout aussi nombreuses nomadisent un peu plus loin et font appel à Madou pour des problèmes ponctuels, entre autres de santé (hospitalisation et médicaments ne sont pris en charge par aucune assurance) et quand la nourriture vient à manquer. Nous aidons dans la mesure du possible, car il n'est pas facile de renvoyer un père de famille dans le besoin en lui disant que nous ne pouvons rien faire pour lui; d’autre part nous voulons que les gens comprennent que nos moyens ne sont pas illimités et que nous souhaitons restreindre l’assistanat à ce qui est strictement indispensable, notre but étant de donner aux gens les moyens de s’en sortir par eux-mêmes. Mais avec l’arrivée de la période de «soudure», Madou risque d’être à nouveau très sollicité pour l’achat de nourriture.

Nos filleuls de brousse

S’il m’est relativement facile de rencontrer les filles qui ne s’éloignent du campement que pour aller chercher l’eau dans les puisards avec leurs ânes, il est plus difficile de voir les garçons qui, eux, partent au lever du jour avec les animaux et ne reviennent souvent que la nuit déjà tombée.

A Bagga:

Les filleuls installés avec leurs familles à coté de notre maison ont, bien sûr, été les plus faciles à rencontrer puisque j’ai bénéficié tous les jours de leur joyeuse compagnie.

Leila et Rali sont très fiers de leur première maison. Leila, 14 ans, l’aînée des filles de Sikinette et d’Achmadou, est une belle jeune fille à présent, et elle remplace bien souvent sa maman auprès de ses frères et sœur quand celle ci s’absente pour aller visiter des parents malades dans les campements. Mais elle est restée très espiègle et adore me taquiner. Elle a gardé un fort mauvais souvenir de son séjour chez sa cousine dans la capitale, l’année dernière, et ne veut plus y retourner. L’aîné des garçons, Rali, 17 ans, s’occupe avec son frère Assayed des animaux de la famille, dont le papa fait le commerce sur les marchés voisins. La cadette des filles, Hindoune, est à un âge où on ne lui demande pas encore de participer à tous les travaux, mais néanmoins de rendre des petits services. Quant aux deux cadets, Ibrahim et Hasso (qui n’est pas encore parrainé), ils me réjouissent toujours autant avec leurs minois espiègles et souriants. Ibrahim, qui a eu, dans le passé, des graves ennuis de santé, est à présent tiré d’affaire et sa bonne mine fait plaisir à voir.

Todecat, l’aînée des filles de Fatimatou et Sédimou, aura bientôt 18 ans et j’ai appris qu’elle a un prétendant sérieux…mais chut, il ne faut pas le dire, les Touareg sont très discrets en ce qui concerne les affaires de coeur. C’est une jeune fille sage et sérieuse, ainsi que sa petite soeur Mitou, 14 ans, et leur calme contraste avec l’exubérance de Mariama, 11 ans, le garçon manqué de la famille, qui ne craint pas de se battre avec ses cousins. La benjamine, Albacharette (qui n'est plus parrainée) est l’ombre de sa maman, qu’elle ne quitte pas d’un pas.

Parmi les 11 enfants de Mahamadou et Mouhanie, seuls les deux aînés Fatima et Husseini sont parrainés. Fatima, environ 15 ans, est une jeune fille souriante qui a fort à faire pour s’occuper, avec sa maman, de ses 10 frères et sœurs, dont la dernière vient juste de naître. Toute la famille vit dans une paillote d’environ 20 m2.

Husseini, environ 13 ans, est un garçon un peu étrange, très rêveur, qui nous a causé quelques soucis. Pendant le séjour de sa famille dans le Nord il a eu des mauvaises fréquentations et pris des mauvaises habitudes, entre autres celle de fumer des cigarettes et parfois même des joints. A Bagga il a été surpris en train de commettre des petits larcins ou d’aller mendier au marché pour s’acheter des cigarettes. Soutenu par Madou, son père a décidé de réagir avec fermeté. Toute la communauté surveille à présent ses faits et gestes et les commerçants du marché ont été priés de ne plus lui donner de cigarettes. A mon départ le problème semblait résolu.

La présence de 21 enfants qui vont rester sur notre concession sans possibilité d’aller à l'école du village ni d'être pris en pension à Tahoua, notre capacité d’accueil y étant limitée, a remis le projet d’une nouvelle école de brousse à l’ordre du jour, d’autant plus que les parents sont, cette fois ci, très demandeurs.

Il s’agirait de cours d’alphabétisation qui accueilleraient tous les âges dans une classe unique, et qui pourraient être étendus à tous les enfants, jeunes ou moins jeunes, et même, s’ils le souhaitent, aux adultes qui fréquentent notre concession.

Il nous faudra trouver un «maître» et les moyens pour le payer, ainsi que le matériel. Je me vois mal solliciter une nouvelle fois «Terre des Hommes Alsace» qui nous avait offert le jardin il y a 11 ans pour qu’il prenne le relais de son aide matérielle pour le financement de notre ancienne école de brousse. Malheureusement, pour des multiples raisons, les rendements du jardin ne furent, par la suite, pas conformes aux prévisions. Notre nouvelle irrigation va peut être enfin permettre aux familles de bénéficier non seulement d’une alimentation plus variée, mais aussi d’en tirer des revenus qui assureront aux familles sédentarisées une vie décente et pourront éventuellement même permettre le financement des cours ou du moins d’y contribuer.

Ce projet est donc sérieusement à l’étude. Je rappelle que nous avions dû arrêter l’école de brousse non seulement à cause de l’arrêt de son financement par «Terre des Hommes Alsace» mais surtout parce que l’extension des jardins dans la vallée de Bagga ne permettait plus le regroupement des familles nomades avec tous leurs animaux dans les zones où ils avaient coutume de nomadiser. Elles sont à présent trop disséminées pour envisager le rassemblement quotidien des enfants pour les cours.

En ce qui concerne le nouveau projet il s’agirait d’une paillote à coté de notre maison, pour des familles sédentarisées sur des terrains qui nous appartiennent.

Dans les campements de la vallée:

La famille Abdoulménane, dont tous les enfants sont parrainés, venait de fêter le mariage de Zeïna avec une jeune fille de la même tribu (voir «Echos de la vie quotidienne à Bagga»). Les deux jeunes époux, dont on ignore l âge exact, ont environ 17 et 18 ans. On a construit une nouvelle paillote pour Zeïna et sa jeune épouse, à coté de celle de la famille du jeune mari. La jeune femme qui, en attendant d’avoir des enfants, n’a pas grand chose d’autre à faire que de patienter devant la paillote jusqu’au retour de son mari parti avec ses animaux jusqu’au soir, avait l’air de profondément s’ennuyer, sa propre famille étant dans un campement trop éloigné pour des visites fréquentes. Les retrouverai-je encore ensemble lors de mon prochain voyage? Rien n’est moins sûr ! Quant aux frères aînés de Zeïna, nos lycéens Assa et Mohamed, pour l’instant ils privilégient leurs études et ne pensent pas encore au mariage….mais…. je ne suis pas au courant de tous leurs secrets !

Ibrahim est presqu'un jeune homme, lui aussi, mais comme je ne l’ai pas encore vu porter le chèche (voile de tête), il ne doit pas encore avoir l’âge d’être considéré comme un jeune adulte.

Goumar et le cadet de la famille, Rali, sont visiblement encore des enfants. Ils peuvent rester au campement avec leur maman et s’occuper des jeunes animaux pendant que leur papa et leurs frères aînés partent pour la journée avec le reste du troupeau.

Fati, la fille d’Abdoulménane d’une autre union, a rejoint la famille de son père l’année dernière, celle-ci ne comportant que des garçons. La fillette un peu triste que j’avais alors vue est à présent plus souriante et semble être à l’aise dans sa nouvelle famille.

A coté des paillotes de la famille Abdoulménane, j’ai trouvé celle du veuf Saraïdou avec ses deux fils Bonsi (notre ancien filleul tout juste revenu de Libye) et Abdoulmoumine, et sa fille Yacine. Les deux filles aînées, Aminata et Mariama, mariées avec chacune un enfant, n’étaient que de passage. Aminata avait dû être hospitalisée pour une série d’infections et une anémie grave. Elle allait mieux mais semblait encore très faible. C’est sa petite sœur Yacine qui s’occupait de son bébé, Ibrahim. Après le départ de ses sœurs pour le campement de leurs époux respectifs, c’est Yacine qui est la nouvelle «maîtresse de maison» malgré son jeune âge, pendant que ses deux frères s’occupent des animaux avec le papa.

Un peu plus loin j’ai rencontré la famille Illiassou, avec nos filleuls Saki, Raliou et Mohamed. Le week-end ils sont rejoints par leur grand frère Ekam, notre lycéen de Tahoua.

Dans un autre campement j’ai passé des longs moments avec la famille Aghali et notre filleul Ibrahim, ainsi que la famille Idemma et notre filleul Abdallah.

Rencontrer Rali Mohamed et Mohamed Alhajy requiert toujours le plus d’endurance de ma part car ce sont eux qui partent le plus loin avec les chameaux. Si j’ai finalement réussi à voir Mohamed, j’ai dû me contenter de l’assurance que tout va bien pour Rali.

Tous nos filleuls sont en bonne santé. J’ai pu les photographier et les filmer pour leurs parrains et marraines. J’espère pouvoir présenter le film à la prochaine assemblée générale de TATIT.

Notre filleule de Niamey:

Mariama était ravie des livres et des crayons de couleurs que je lui ai ramenés; elle les partagera avec sa sœur aînée Zeinabou et la cadette Fatimatou. Elle fréquente le CE2 de son quartier mais est une élève moyenne ( 25 ème sur 50) tandis que sa sœur aînée Zeinabou, dans la même classe qu’elle, est 6 ème. Les deux fillettes m’ont fièrement chanté les chansons en français apprises en classe, et montré qu’elles connaissent déjà bien leur table de multiplication. Elles s’expriment couramment en francais, mais malheureusement l’éloignement de la famille de Bagga ne leur permet pas d’apprendre correctement leur propre langue, le tamachek. Le papa essaye de vendre de l’artisanat touareg, mais ses revenus sont maigres et la famille vivote dans un bidonville.

Echos de la vie quotidienne à Bagga

Trois familles qui habitaient l’année dernière à coté de notre maison, sont reparties : Achmadou, sa femme Zeinabou et leur fille Mariama, ainsi que la famille du sourd-muet Achmed, sont retournés vivre dans le campement de leurs familles. Sédimou, sa femme Temette et leurs enfants Ami, Ibrahim et Abdoulaye, né à la fin de l’année dernière, se sont établis à 80 kilomètres. Sédimou, qui gagne maintenant sa vie en achetant et revendant des animaux, a préféré s’installer à proximité d’un grand marché aux bestiaux.

Fatou est toujours fidèle au poste de «gardienne des lieux», mais elle a des problèmes de santé et de plus en plus de mal à assurer les tâches quotidiennes.

C’est pourquoi sa nièce Fatimou, 15 ans, vit avec elle depuis trois ans et la soulage de tous les travaux qu’elle ne peut plus faire elle-même. Il est courant chez les Touareg qu’on «prête» une de ses filles à une parente âgée ou malade qui n’a elle même pas d enfants pour l’aider. Parfois il ne s’agit que d’une courte durée, une autre fille prenant ensuite le relais, mais souvent la fillette reste avec cette parente jusqu’à son mariage, prenant ainsi la place de l’enfant que celle-ci n’a pas eu. Cela semble bien être le cas pour Fatimou.

On peut aussi «prêter» un garçon pour «dépanner» un père de famille qui n’a que des filles.

Notre ancienne porteuse d’eau, Zaliha, seconde à présent elle aussi Fatou pour l’entretien de la concession et la préparation des repas, et c’est un sourd-muet venu du village voisin qui fait les allées et venues entre le forage et les habitations avec les bidons d eau. Halissa, également sourde et muette, participe aux petits travaux dans les paillotes. Beaucoup de pauvres gens des villages voisins viennent proposer un coup de main pour un salaire dérisoire et un peu de nourriture. Nous ne pouvons pas beaucoup les payer, mais ils repartent chez eux non seulement le ventre plein, mais également avec de la nourriture pour leurs enfants, parfois des habits et, en cas de besoin, des médicaments. Zaliha, qui n est pourtant plus très jeune, est très active: elle pile le mil, surveille les gamelles sur le feu, balaye la cour, fait la vaisselle. Aucune des tâches qui lui incombent n’échappe à son regard vigilant, on la trouve toujours en mouvement, l’œil pétillant et la langue bien pendue. La facilité avec laquelle elle manie les bidons de 20 litres d eau m’épate d’autant plus que ma tentative d’en soulever un puis de le transporter sur quelques mètres seulement, m’a laissée haletante…..

Je suis souvent étonnée du motif des «coups de gueule» entre adultes, qui, bien souvent, sont provoqués ici par le contraire de ce qui serait le cas chez nous. Ainsi Sikinette reprochait à Fatou ne pas assez solliciter ses enfants pour l’aider, alors qu’elle demande souvent aux filles de Fatimatou de le faire. Aider quelqu’un est perçu ici non seulement comme un devoir, mais presque comme un honneur, de sorte que les gens pensent qu’on ne leur fait pas confiance et sont vexés si on ne les sollicite pas; ou si l’on refuse leur aide, comme ce fut le cas pour moi au début, étant habituée à tout faire moi-même, surtout si cela ne requiert aucun effort particulier. Aujourd hui je sais que les plus jeunes que moi interprèteraient mal mon refus et je les laisse faire bien volontiers ….

La présence des 21 enfants et adolescents nous fournit une coulisse acoustique des plus animées, le plus souvent l’écho de leurs rires et de leurs jeux. A part un ballon de football, les jouets sont ceux que leur fournit la nature environnante et je n’ai jamais entendu un enfant se plaindre qu’il s’ennuie. Il est vrai qu’ici ils ont toujours des compagnons de jeux. Il arrive cependant comme partout que des disputes éclatent. Cette année c’étaient plutôt les filles qui en venaient aux mains, comme notre filleule Mariama, la «guerrière» du groupe, et Hindoune, sa cousine…mais les garçons n’étaient pas en reste! Les aînés s’efforcent alors aussitôt de séparer les belligérants et de calmer les esprits. Les enfants sont réprimandés par les parents mais très rarement frappés, et alors sans brutalité; généralement ils obéissent dès qu’un adulte élève la voix. On ne trouve chez les Touareg aucun enfant maltraité et aucune femme battue. Ce serait considéré comme une honte pour le mari s’il levait la main sur sa femme. Le viol et l’inceste sont également inconnus.

Nous avons maintenant à Bagga plusieurs ravissantes jeunes filles en âge d’avoir des prétendants, ce qui ne manque pas de poser certains problèmes aux parents. Un soir j’ai vu arriver deux jeunes Touareg de Tahoua en moto. Ils ont partagé le repas avec nous. A minuit le silence était retombé depuis longtemps sur la concession, mais la moto était toujours dans la cour. Le lendemain, autour du premier thé matinal, les visages des parents comme des enfants étaient tendus et une discussion animée a eu lieu avec Madou. Jusqu’à une époque récente les parents des jeunes filles toléraient avec bienveillance les tentatives d’approche de leurs prétendants; toute la famille dormait sous la même tente ou paillote, et il était facile de surveiller discrètement la situation. Les caresses étaient permises, mais le jeune homme mettait un point d’honneur à ne pas aller au-delà, les relations sexuelles n’étant autorisées que dans le mariage. Aujourd’hui les mœurs évoluent dans les villes, et dans les campements on a appris avec consternation que des jeunes filles y avaient eu des relations sexuelles avec des garçons sans être mariées. On se méfie donc à présent des jeunes citadins, d’autant plus qu’à Bagga plusieurs jeunes filles dorment ensemble dans une autre paillote que celle de leurs parents. D’un commun accord il fut donc décidé d’interdire énergiquement aux garçons venant de Tahoua de passer la nuit sur place, cette interdiction n’étant pas étendue aux garçons des campements de brousse qui, eux, jusqu’à nouvel ordre, respectent encore l’honneur des jeunes filles!

Chez les Touareg on se marie jeune, pour éviter le vagabondage sexuel chez les garçons et les grossesses hors mariage chez les filles. Le plus souvent ce sont les jeunes eux-mêmes qui veulent se marier si vite; s’ils insistent après un premier refus de leurs parents, ceux ci finissent toujours par céder pour éviter la discorde dans la famille. De toutes manières ces premières unions ne durent en général pas très longtemps et il est ici facile de divorcer. On est unis par le marabout puis, lorsqu’on ne s entend plus et que les tentatives de réconciliation échouent, à nouveau «désunis» par lui. Ces divorces n ont aucune conséquence pour la vie future, car les divorcés, homme comme femme, même avec des enfants à charge, retrouvent facilement un autre conjoint.

Notre ex-filleul Bonsi est rentrée bredouille de Libye, où il était parti l’année dernière avec son cousin Mejilla chercher une vie meilleure. Ici les candidats à l’émigration suivent deux chemins différents selon leur ethnie: les Haoussas vont en Côte d’Ivoire et les Touareg en Libye, qui les a longtemps accueillis à bras ouverts. Mais après la pénible traversée du désert en camion, ce sont maintenant le plus souvent des désillusions qui les attendent. Rares sont ceux qui arrivent aujourd hui à y gagner correctement leur vie, plus nombreux sont ceux qui reviennent aussi pauvres qu’ils sont partis. Mejilla, qui a trouvé un emploi de manoeuvre, essaie encore de s’accrocher.

Les Touareg ont de plus en plus tendance à revenir aux médicaments traditionnels non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour leurs animaux. Ainsi, pour soigner sa chamelle qui refusait de s’alimenter, j’ai vu Mahamadou lui souffler du tabac à chiquer dans les narines. Le lendemain la chamelle mastiquait de nouveau avec appétit les feuilles des arbres environnants!

Même à Bagga les téléphones portables ont fait leur apparition, me privant du dernier havre de silence «téléphonique». Comme la maison est située dans une cuvette, le réseau ne passe pas du tout ou mal, mais des petits malins ont trouvé un endroit sous la paillote de Fatou où le téléphone peut sonner, mais malheureusement la communication est coupée aussitôt qu’on essaye de la prendre. On laisse donc le téléphone pendu dans cette paillote, mais lorsqu’il sonne il faut grimper au sommet de la colline voisine pour rappeler le correspondant.

Dans cet environnement où la vie quotidienne se déroule dans bien des domaines comme à l’âge de pierre, on saute allègrement, avec les technologies nouvelles, de la préhistoire au 21ème siècle !

Avec la continuelle extension des zones cultivées, les problèmes de cohabitation entre les agriculteurs sédentaires haoussas et les éleveurs nomades touaregs sont de plus en plus fréquemment à l’ordre du jour des charges de Madou. Cette fois ci encore il a fallu négocier les amendes à payer pour des animaux retrouvés dans des jardins. Parfois l’affaire peut se régler à l’amiable, mais souvent elle passe devant le juge. Commence alors des deux cotés la course aux personnalités influentes, qui doivent peser dans les délibérations en faveur des gens de leur camp. Dans l’affaire d’un chameau capturé dans une nouvelle plantation de manguiers dont il avait commencé à détériorer les arbres, le juge a accepté de baisser le montant du dédommagement jugé excessif, en rappelant qu’aucune ethnie ne pouvait prétendre avoir le monopole de l’utilisation des terres de la région, que le Niger appartient à tous les Nigériens, agriculteurs comme éleveurs, et que par conséquent chacun doit faire les efforts indispensables à une bonne cohabitation : les éleveurs doivent mieux surveiller leurs animaux et les agriculteurs doivent protéger leurs jardins d'une façon plus efficace contre leurs intrusions.

Les parties en présence ont quitté la «Justice» en se déclarant d’accord avec cette sage vision des choses et en promettant de suivre les recommandations du juge.

Mais la semaine suivante une chamelle a été tuée par un automobiliste au moment où elle traversait la route et le propriétaire de la chamelle s’est vu répondre par le propriétaire de la voiture auquel il demandait réparation de son préjudice que cette chamelle n’avait rien à chercher dans cette région réservée aux agriculteurs. Une nouvelle affaire portée devant la «Justice»…dont l’issue n’était pas encore connue à mon départ.

Très cordiales salutations à tous !

Danielle Kronenberger-Elhadji et toute la grande famille touarègue de Bagga