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Lettre de la présidente : Décembre 2016

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Décembre 2016

Chers membres, parrains/marraines et sympathisants

TATIT a fêté cette année son vingtième anniversaire. Cet évènement devait être une fête mais il est malheureusement assombri par une situation, en France comme au Niger, qui nous oblige à nous faire du souci pour l’avenir.

Mon séjour annuel au Niger, après avoir été plusieurs fois reporté pour des raisons de santé, n’a finalement pas pu avoir lieu à cause d’événements extérieurs indépendants de ma volonté. Ceci explique l’absence de rapport de voyage cette année.
Néanmoins, même sans aller sur place, je suis informée de ce qui se passe au Niger grâce à Internet et mon mari qui m’informe, de même que d’autres membres de la tribu, de tout ce qui concerne nos familles touarègues à Bagga, Tiggart et Tahoua.

NIGER

Les Nigériens vivent dans une inquiétude grandissante. Lui-même en paix, le Niger subit les répercussions de l’insécurité dans les pays limitrophes (Mali, Libye, Nigeria). Les incursions terroristes ne se cantonnent plus aux villes et villages proches des frontières, mais sont à présent également perpétrées à l’intérieur du pays dans la zone de Tahoua et Bagga, comme en témoignent la récente attaque d’un camp de réfugiés maliens qui a fait plusieurs dizaines de morts, ainsi que l’enlèvement d’un humanitaire américain, causant la mort de son gardien et d’un militaire, tous deux nigériens.
Ces deux attaques sont le fait de djihadistes venus du Nord Mali, alors qu’au sud-est du pays, la secte islamiste Boko Haram continue de répandre la terreur dans les villages frontaliers du Nigeria et qu’à l’ouest, à la frontière malienne, les attaques sont elles aussi fréquentes sur le territoire nigérien.
La perspective de pouvoir à nouveau voyager librement en dehors de la capitale s’éloigne pour les occidentaux, surtout les Français particulièrement visés par les djihadistes.
Le gouvernement nigérien fait beaucoup d’efforts pour chasser les terroristes hors de ses frontières, mais les moyens financiers toujours plus importants attribués à l’armée, le sont au détriment des autres domaines de la vie publique et les Nigériens voient sombrer leur niveau de vie, déjà pas bien reluisant dans ce pays toujours classé le plus pauvre du monde.
L’installation de bases militaires étrangères (France, USA, Allemagne) sur l’ensemble du pays pour aider le Niger à repousser les djihadistes venus des pays voisins hors de ses frontières, n’est pas bien vue par une grande partie de la population qui ne voit pas le terrorisme diminuer et craint de voir le Niger transformé en nouvel Afghanistan.

Tahoua

Nous pouvons féliciter notre premier bachelier, qui est une bachelière, Albacharette. Après un parcours scolaire sans fautes, elle est à présent en première année de la faculté de littérature et sciences humaines de la nouvelle université de Tahoua.

Bagga

Le mini-forage approuvé par la dernière assemblée générale a été acheté et installé avec succès dans la cour, fermée, de notre concession. Une pompe électrique le complète. Cette pompe amovible et facilement transportable sert également pour le forage et le puits du jardin.

Le jardin

La saison des pluies a été mitigée sur l’ensemble du pays. A Niamey et Agadez elle a provoqué des graves inondations alors que d’autres régions ont été à peine arrosées.
A Bagga et Tiggart la pluviométrie a été moyenne, mais suffisante. Les manguiers du jardin et les légumes de contre-saison (tomates, salades, carottes..) ont eu un bon rendement. Les haricots et les arachides ont bien poussé pendant la saison des pluies, ainsi que le mil, dont la récolte s’est achevée début novembre.

Les campements de brousse

Dans les campements nos éleveurs se désolent de l’effondrement du prix de vente de leurs animaux, donc de leurs revenus, car au Nigéria, d’où viennent les principaux acheteurs de leur bétail, la monnaie a été fortement dévaluée et les clients sont à présent rares. Ils ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts. Beaucoup n’y arrivent que grâce à notre aide.
Cette année les éleveurs nomades ont pu bénéficier du mil offert par le gouvernement nigérien aux populations nécessiteuses dans le but de prévenir une nouvelle famine. Par contre ces sacs n’étant accessibles qu’aux citadins, il a fallu louer un camion pour les acheminer dans les campements au Nord.

Je suis désolée de ne plus pouvoir prendre de photos et de films vidéos pour permettre aux parrains et marraines de suivre l’évolution de leurs filleuls, mais je peux les assurer qu’ils vont tous bien.

Le cheptel

16 vaches, 28 chèvres, 24 moutons, une chamelle et six ânes ont été achetés pour plusieurs familles nécessiteuses.

Santé

Une épidémie de méningite a fait de nombreux morts au Niger le printemps passé. Nous avons fait vacciner tous les écoliers ainsi que leurs frères et sœurs mais trois enfants et quatre adultes, non vaccinés, ont été emportés par cette terrible maladie.
La malaria a sévi comme d’habitude, mais n’a pas fait de victimes dans la tribu.
Deux personnes ont été hospitalisées. Le père de plusieurs de nos filleuls de brousse souffrait de multiples fractures suite à une chute du haut de son chameau. Il est à présent bien remis et a pu reprendre ses activités d’éleveur.
La maman de 3 de nos écolières a été soignée pour un gros ulcère à l’estomac et une sévère attaque de malaria.
Plusieurs autres personnes, atteintes d’affections diverses dont la malaria, ont pu être soignées dans notre maison à Tahoua.

Conclusion

Ce vingtième anniversaire constitue une étape charnière importante dans le parcours de TATIT. Nous sommes aujourd’hui face à nos limites et nous devons les accepter, même si c’est, pour ma part, avec beaucoup de regrets.
Le regret, surtout, de n’avoir pas d’avantage réussi ce qui devait être notre premier objectif : donner aux gens de Bagga suffisamment de possibilités de prendre eux-mêmes leur destin en main. Mais la vie est ainsi faite que l’avenir est imprévisible et que les choses se passent rarement comme prévu, surtout en Afrique où, peut-être plus qu’ailleurs, des aléas de toutes sortes sont autant d’embûmes sur un chemin que, en Occident, on a trop tendance à croire linéaire.
Qui aurait pu prévoir, il y a quelques années encore, qu’il serait bientôt dangereux de voyager au Niger, un pays il n’y a pas si longtemps encore bienveillant, accueillant envers les étrangers ? Que les Nigériens allaient, eux aussi, devoir vivre dans la peur et que les projets qui devaient les aider à progresser vers un avenir meilleur allaient être stoppés net par ce fanatisme destructeur ?
Personne non plus n’aurait pu prédire il y a vingt ans l’évolution de la société française, qu’aujourd’hui on s’intéresse chez nous bien moins que les générations précédentes aux problèmes des pays étrangers, parce les gens sont tellement saturés d’images qu’ils ont plutôt tendance à s’en détourner, que la lassitude s’installe devant l’éternel retour des mêmes problèmes qui semblent insolubles, et que la pauvreté a augmenté aussi dans nos propres pays.
De plus, on sous-estime trop souvent le temps qu’il faut laisser à des sociétés très différentes de la notre pour évoluer vers le progrès technique tout en restant fidèle à des traditions qui ont fait leur fierté et leur ciment pendant des siècles. Les nomades que nous aidons, vivent, en ce qui concerne la génération des parents et grands parents, dans ce qu’on pourrait appeler le Moyen age, alors que leurs enfants savent déjà pour la plupart se servir des instruments de notre technologie moderne. L’évolution est donc bien en marche, je l’ai constatée à chacun de mes voyages.
Nous aimerions, bien sûr, que tout soit plus rapide, mais n’oublions pas le fameux dicton qui affirme « Il faut laisser du temps au temps ». C’est particulièrement vrai au Niger, un pays où la vie n’est pas comparable à ce qu’elle est chez nous. Il y faut une sacrée dose de courage et d’endurance pour ne pas baisser les bras et pour envisager l’avenir avec optimisme. C’est pourtant ce que font nos familles, surtout les jeunes, qui ne manquent ni d’idées ni de volonté pour les réaliser.

Malheureusement, la situation sécuritaire au Niger n’autorisant plus la venue sur le terrain de spécialistes expatriés encore indispensables pour la formation des gens, nos projets de modernisation des structures (pompes solaires du jardin) ont dû être, à notre grand regret, stoppés, provoquant le retour aux méthodes traditionnelles, d’une efficacité moindre mais d’une grande fiabilité et surtout d’un entretien bien plus facile.

Avec le déclin de nos recettes en France (vieillissement des membres, des parrains et marraines, baisse des dons, absence d’aides extérieures) alors que les prix au Niger s’envolent, notre aide doit à présent être revue à la baisse pour être consacrée à l’essentiel : des achats simples et traditionnels, et … à éviter le pire ! Ce pire serait que dans l’état actuel du Niger, avec peu d’espoir d’une prochaine amélioration, les gens qui nous avons jusqu’à présent soutenus, souffrent à nouveau de la faim faute de nourriture, ou de maladie faute de soins. Que les élèves que nous soutenons actuellement soient obligés d’abandonner leurs études avant d’avoir pu prendre le chemin de leurs aînés, qui ont aujourd’hui tous un métier, peuvent subvenir à leurs besoins et élever leurs enfants dans l’optique du progrès. Mais il n’est plus, malheureusement, question d’en accepter de nouveaux.

Mais le pire des malheurs serait que nous jetions à présent l’éponge parce que nous avons l’impression que nous sommes sur une voie sans issue, alors que le travail accompli jusqu’à présent a forcément laissé des traces porteuses d’avenir.
- Les animaux achetés au courant de ces 20 années ont permis à beaucoup de familles de survivre et à des jeunes de continuer le métier, indispensable, d’éleveur. Mais le cheptel n’est pas une richesse stable, des animaux sont emportés par des épidémies, par des mauvaises conditions climatiques, et à certaines époques comme celle qui est justement d’actualité, il faut en vendre beaucoup pour pouvoir acheter de quoi se nourrir, de sorte que notre intervention dans ce domaine est plus que jamais nécessaire.
- Le jardin, dont l’achat a été financé en 1997 par « Terre des Hommes Alsace » devait nourrir les gens et produire un surplus vendu au marché pour payer le fonctionnement de l’école de brousse. Or, il ne peut fournir qu’à une petite partie de la tribu des légumes et des fruits, très appréciés, et seule la récolte des mangues, en juin, permet de vendre un surplus au marché. Cette vente n’est pas capable de couvrir tous les besoins mais permet néanmoins l’achat de produits de première nécessité pour une partie de la tribu.
- Les filleuls que nous avons aidés depuis leur petite enfance ont aujourd’hui un métier qui leur permet de vivre, en ville pour ceux qui ont fait des études, comme éleveurs en brousse pour ceux qui ont choisi la vie nomade.

Je suis moi-même touchée en plein coeur par cette triste évolution car je ne peux plus aller sur le terrain visiter la grande famille de mon mari qui est devenue aussi la mienne, et voir grandir les enfants que j’ai vu naitre et que nous soutenons.

Tant qu’il restera des membres pour soutenir notre action, je resterai fidèle à mes engagements.

Danielle Kronenberger-Elhadji

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